Dashcam dans le monde : pourquoi la France est à la traîne
Russie, Corée du Sud, Royaume-Uni… Un tour du monde de l'adoption de la dashcam, et ce que cela révèle sur nos rapports à la confiance et à la preuve
Ce décalage n'est pas anodin. Il révèle quelque chose de profond sur la manière dont chaque société gère la confiance, la preuve et la responsabilité individuelle.
C'est en Russie que la dashcam a véritablement explosé, au début des années 2010. La raison est aussi simple que révélatrice : la corruption policière et les arnaques à l'assurance y étaient si répandues qu'un conducteur sans caméra embarquée était un conducteur vulnérable. Face à des institutions peu fiables, les citoyens ont développé leur propre système de preuve. La dashcam n'était pas un gadget — c'était une réponse à une défaillance de l'État.
En Corée du Sud, l'adoption massive tient à une combinaison de facteurs différents. La densité urbaine extrême, un réseau routier saturé et une culture où la responsabilité collective est très codifiée ont créé un terrain fertile. S'y ajoute un marché technologique local dynamique — des marques comme Thinkware ou BlackVue, aujourd'hui exportées dans le monde entier, sont nées pour répondre à une demande intérieure déjà massive.
Le chemin britannique est différent, plus institutionnel. Les compagnies d'assurance ont joué un rôle moteur en proposant des réductions concrètes aux conducteurs équipés. La police, de son côté, a ouvert des portails officiels permettant aux citoyens de soumettre des vidéos de comportements dangereux sur la route — le programme Operation Snap au Pays de Galles en est l'exemple le plus connu.
La France cumule plusieurs freins culturels et structurels. Il y a d'abord un rapport à la vie privée particulièrement sensible, hérité d'une longue tradition juridique et amplifié par le poids de la CNIL. Filmer dans l'espace public reste associé dans l'imaginaire collectif à la surveillance, plus qu'à la protection.
Il y a ensuite une confiance relativement plus grande envers les institutions — police, assureurs, système judiciaire — qui rend moins urgente la nécessité de se constituer soi-même ses preuves. Quand on pense que l'arbitre est fiable, on ressent moins le besoin d'apporter son propre enregistrement.
- La dashcam souffre en France d'un déficit d'image : elle reste associée aux "gros rouleurs", aux chauffeurs professionnels ou aux paranoïaques — pas au conducteur ordinaire du dimanche.
Pourtant, les signaux d'un basculement se multiplient. Les ventes de dashcams progressent régulièrement en France depuis 2020. Plusieurs assureurs commencent à intégrer l'équipement dans leurs critères tarifaires. Et les réseaux sociaux ont normalisé l'idée de filmer sa conduite — entre compilations humoristiques et témoignages d'accidents viraux.
La génération qui arrive sur les routes a grandi avec l'idée que tout se documente. Pour elle, ne pas filmer sera bientôt l'exception, pas la règle.